Hellblade : voyage dans l’enfer de l’esprit

Ce jeu a fait beaucoup de bruit à sa sortie, mais étant donné le sujet et le decorum qui changent radicalement de ce que j’apprécie d’habitude dans les jeux, il m’a fallu plusieurs semaines avant de me décider à m’y coller… Et quelle erreur ! Hellblade : Senua’s Sacrifice est une perle, pour son gameplay, son histoire, sa réalisation… Et surtout parce qu’une fois de plus, c’est un jeu qui fait penser (dans la lignée de Nier Automata). Forcément, après l’avoir fini, j’avais très envie d’en parler et de livrer quelques unes de mes réflexions sur le sujet. Attention, comme toujours : ça va spoil un peu, pitet même un peu beaucoup, autant sur le fond que sur la forme, mais même en connaissant l’histoire, l’expérience vaut la peine d’être vécue !

Présentation rapide

Dans Hellblade, vous incarnez Senua, une guerrière picte dont le village a été « raidé » par les vikings et dont l’amoureux a été tué. Elle décide donc de partir pour Helheim, l’enfer nordique, pour défier Hela (ou Helya) et libérer l’âme de son amour. La particularité de Senua est qu’elle est atteinte de psychose, déformant sa perception des choses, et lui faisant entendre régulièrement différentes voix dans sa tête. Pour vous donner une idée de la représentation de tout ça, je vous livre ici l’introduction du jeu (à écouter au casque, de préférence) :

(Notez d’ailleurs que les premiers membres du staff à voir leurs noms apparaître sont le conseiller principal en santé mentale et la conseillère en histoire).

L’une des particularités du jeu est donc que vous entendez constamment des voix autour de vous, grâce à une technologie permettant de placer le son dans l’espace (d’où le jeu au casque). Certaines voix sont utiles, d’autres flippantes ou moqueuses, et c’est une expérience douloureuse que d’avancer en ayant la sensation d’être perpétuellement épiée. Comme on me l’a fait remarquer, c’est un peu comme jouer en ayant cinq ou six personnes autour de vous qui commentent tout ce que vous faites.

Hellblade a souvent été qualifié de « jeu de marche entrecoupé de combat », mais il faut bien comprendre que c’est avant tout une expérience vidéoludique unique, pour ne pas dire une oeuvre d’art.

Le sérieux des thèmes abordés

Plusieurs thèmes sont abordés dans Hellblade, dans le fond ou la forme, chacun ayant un rapport avec l’autre : la psychose, le fanatisme religieux, l’incompréhension des maladies mentales dont découle la maltraitance des personnes affectées, et enfin, le deuil.

Je ne vais pas spoiler en détails l’histoire, ni certaines phases de jeu particulièrement bien trouvées (comme celle où l’on est dans le noir et où il faut se déplacer au son, ou celle avec les illusions provenant du décor). Non, ce qui m’a bien plus marquée, et c’est assez logique, c’est le thème du deuil.

Senua part pour Helheim, persuadée que son amoureux, nommé Dillion, a été tué par les vikings par sa faute, car elle est maudite (comprendre, malade mentale). Pour sauver Dillion, elle est prête à tous les sacrifices, toutes les épreuves, tous les marchandages car elle ne peut supporter l’idée de vivre sans lui.

Et c’est là qu’on va spoiler en skippant jusqu’à la fin : la dernière étape, la confrontation avec Hela, gardienne de Helheim, se fait en trois étapes, à savoir combat contre des vikings « normaux », combat contre chaque boss du jeu, puis dernier combat. La musique qui se met à jouer à ce moment est une véritable perle :

Je l’avoue, quand je suis passée à ce moment, j’avais la rage pour elle, je voulais vaincre, libérer son chéri et avoir un happy end, tout en sachant qu’il y aurait peu de chance que ça arrive… Mais j’avais le feu aux tripes et je me suis battue avec acharnement. Premier combat. Deuxième combat. Et c’est là que le twist arrive…

Pour réussir le troisième et dernier combat, il faut abandonner, se laisser tuer. Pourquoi ? Parce que c’est le moment où Senua comprend qu’il n’y a pas de ténèbres, pas de monstre, pas de quête, et que quoi qu’elle tente, rien ne fera revenir Dillion. Dans la cinématique qui suit, elle discute avec un autre personnage (pas de spoil pour le coup), et termine son cheminement au travers des différentes étapes de son deuil :

  1. choc et déni au début du jeu
  2. douleur et culpabilité au milieu
  3. puis la colère
  4. marchandage et douleur après le dernier « boss »
  5. acceptation dans la cinématique qui suit.

Au moment de l’acceptation, elle se sépare de ce qu’il lui restait de Dillion, le crâne qu’elle emportait partout avec elle (car « l’âme est dans la tête »), et lui dit au revoir. A ce moment, elle prend réellement conscience qu’il ne reviendra pas, regarde le joueur directement dans les yeux, et lui dit que malgré tout, il va falloir avancer et que chaque jour est une nouvelle aventure.

Expérience et point de vue

Il m’est arrivé une chose tout à fait unique en jouant à Hellblade. D’habitude, je m’identifie complètement au personnage que j’incarne (sûrement une déformation de joueuse de mmorpg….) mais je vis toujours l’aventure comme si j’y étais, et je fais toujours référence à mon personnage en tant que « moi ».

Avec Hellblade par contre, l’angle de caméra, les cinématiques, et surtout les voix m’ont totalement projetée hors du corps de Senua… Ce qui ne m’a pas empêchée de développer une certaine tendresse pour elle. Plus que de l’identification, c’est de la compréhension et de la compassion que j’ai pour elle, et au final, j’ai plus eu la sensation d’être une voix en plus dans sa tête, la plus bienveillante possible, et de lui attraper la main pour la guider dans son tourment.

Je ne dirais pas que ce jeu a été une expérience fun, mais j’y ai passé un moment unique, et pense le refaire plusieurs fois (avec une idée de stream commenté qui commence à faire son chemin…). Peut-être Hellblade est-il arrivé aussi au bon moment dans ma vie, touchant à mon expérience personnelle…

Epilogue : Hellblade et mon histoire personnelle

(Note : c’est par cette partie que j’ai commencé l’écriture de cet article. Je ne suis pas vraiment du genre à m’épancher sur mes sentiments personnels mais ce jeu m’a donné envie de m’ouvrir un peu.)

Hellblade, et particulièrement la fin, m’a touchée tout particulièrement. Comme je l’ai raconté il y a quelques articles, j’ai perdu ma grande soeur en septembre 2017 et c’est ainsi que la période la plus sombre et la plus difficile de ma vie a commencé. Je ne pense pas être tombée dans la psychose, mais certainement dans une dépression terrible : hallucinations, manque de sommeil, tristesse écrasante qui donne l’impression de s’auto-détruire de l’intérieure. Et surtout, surtout, je faisais toutes les nuits le même rêve, sur différentes variations : je cherchais désespérément à la ramener à la vie, la ressuscitant de toutes les manières possibles, avec l’aide de Buffy, des frères de Supernatural, la science, etc. Chaque fois je réussissais, et chaque matin en me réveillant, la douleur était encore plus forte : malgré tous mes efforts, tous mes souhaits, rien n’y ferait, rien ne me la ramènerait.

J’ai commencé à faire des crises d’angoisse la nuit, des douleurs insoutenables dans le dos et la poitrine, pendant des heures et des heures, avec diverses idées noires me traversant la tête et me rendant complètement folle : « je vais mourir », « non, c’est juste l’angoisse », « je n’en peux plus de cette douleur », « je veux que ça s’arrête », « pitié tuez-moi, je n’en peux plus », « si je meurs, je la retrouverai », « je veux retrouver Isa », « je dois continuer à vivre pour ceux qui reste mais j’ai si mal ».

N’y tenant plus, je suis allée voir le médecin qui m’a mise sous anti-dépresseurs et anxiolytiques. Ce n’est pas quelque chose que j’aurais accepté en temps normal, mais ces crises étaient de plus en plus rapprochées et de plus en plus insoutenables. Je dois avouer que ces médicaments sont vraiment efficaces, et j’ai pu reprendre des nuits plus sereines.

Et puis il y a eu ce dernier rêve : je revoyais une fois de plus Isa. Elle était calme, mais avait l’air inquiète pour moi, et elle a prononcé ces mots qui ont tout changé pour moi : « ne t’inquiète pas pour moi, je n’ai pas besoin d’être sauvée, je suis bien ici mais tu dois avancer ». J’ai eu ses paroles en tête pendant des jours, et je n’ai plus, depuis, rêvé que je tentais de la ramener.

J’avais un peu oublié cet événement, jusqu’à la fin d’Hellblade, lorsque Senua se débarrasse de sa partie sombre, et jette dans la rivière la tête de son bien-aimé en lui disant au revoir. Ce geste symbolique, c’est l’acceptation de la disparition de la personne qu’on aime, le dernier stade du deuil. Sans médicament, j’aurais certainement fondu en larme à ce passage, comprenant ce qu’il impliquait, mais j’y ai finalement assisté sereinement, le comprenant trop bien et il m’a laissé un certains sentiment d’apaisement.

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